14.03.2007

Textmining & Blogs : un exemple d'approche

Pour consulter l'article : http://www.cavi.univ-paris3.fr/ilpga/ilpga/tal/lexicoWWW/...

 

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29.09.2005

L'ironie à l'oeuvre dans les billets d'humeurs

Dans cette catégorie, je présente des travaux hors business. Les études que j'ai réalisées pour des clients sont sous le sceau de la confidentialité.
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13.09.2005

L'ironie : de la rhétorique à l'énonciation

INTRODUCTION
 
L'ironie ne relève pas exclusivement du langage. Il y a des situations ironiques, des gestes, des icônes, des propos ironiques ; dénudée des particularismes de ses diverses manifestations, l'ironie n'est pas autre chose qu'un effet. Si nous voulons cerner le concept d'ironie, il nous faut donc commencer par définir ce qu'est un effet. On trouve dans le dictionnaire Petit Robert (1989) deux principaux sens qui nous intéressent. Premièrement, un effet est ce qui est produit par une cause, c'est à dire la conséquence, la suite, le retour d'une action. En effet, si l'effet ironique perçu peut n'avoir pour autre cause qu'un état de fait, ce qu'on appelle communément "l'ironie du sort", il est généralement le résultat d'un acte (motivé ou non) que l'on peut essayer de décrire pour savoir à quoi il tient. Deuxièmement, un effet est une impression produite sur quelqu'un; en l'occurrence, il ne s'agit pas d'une impression purement sensorielle, mais d'une impression de sens.
En nous proposant d'étudier l'ironie verbale, nous avons donc à voir comment se structure un acte de langage ironique qui produit un effet de sens.

 

Ce travail a pour but de montrer que l'ironie verbale ne peut se saisir que dans et par la parole vivante, en tant qu'événement, qu'elle se situe dans un espace frontalier encore mal défini, où se rejoignent et s'interpénètrent ce qui relève strictement de la langue et ce qui a priori lui est extérieur, soit tous les éléments qui font de la parole un discours. Il s'agira pour nous de porter un éclairage sur cet espace intermédiaire où l'ironie prend place en nous appuyant sur un corpus de billets d'humeur tirés de plusieurs publications. Notre étude portera donc exclusivement sur le langage écrit.

 

Nous consacrerons nos premiers développements à la présentation des analyses existantes de l'ironie : nous nous interrogerons sur les différentes problématiques formulées par les rhétoriciens qui envisagent l'ironie comme un trope, puis nous exposerons la thèse de Sperber et Wilson qui, par une approche énonciative, prend en contre-pied l'analyse rhétorique. Nous clôturerons alors cette présentation par la formulation d'une problématique qui déterminera nos références théoriques et notre méthode d'analyse du corpus. Nous chercherons alors à reconnaître les spécificités de ce corpus de textes ironiques concernant les marques de personnes. Nous développerons ensuite une réflexion sur ce travail et ouvrirons quelques perspectives d'analyse langagière de l'ironie.  Nous évoluerons enfin vers une analyse discursive de notre corpus qui nous conduira à prendre en compte des études non strictement linguistiques dont les préoccupations concernent la constitution du sujet par le langage dans l'interaction sociale.

 

 

PRESENTATION DE LA NOTION
D'IRONIE
Tradition rhétorique et linguistique de l'énonciation, deux approches de l'ironie diamétralement opposées.

 

 

 

A. RHETORIQUE DE L'IRONIE

 

 

A.1 Rhétorique, figures et ironie.

 

Avant que la linguistique ou plus précisément les sciences du langage ne se préoccupent de la question de l'ironie, celle-ci était répertoriée comme une des techniques de l'éloquence. Il semble donc intéressant de s'attarder sur l'analyse rhétorique de l'ironie afin de présenter le concept et de mettre en place les problématiques d'alors, à partir desquelles se sont développées celles d'aujourd'hui.

 

Il nous faut au préalable dire quelques mots sur ce que sont la rhétorique et les figures. Il est important de connaître le champ d'investigation de la rhétorique, d'une part parce qu'elle constitue un des tous premiers métalangages dont la linguistique est héritière et d'autre part, parce qu'elle suscite d'emblée un questionnement sur ce que peut être l'ironie.
"L'art de bien parler", "la science du bien dire", la définition de la rhétorique la plus communément évoquée, est quelque peu suggestive. Comme le remarque Michel Meyer "l'adverbe 'bien' est trop riche de sens pour nous éclairer vraiment. Il renvoie à une multitude de buts". Pour définir la rhétorique, Aristote distinguait trois genres oratoires : le genre épidictique qui a pour objet l'éloge ou le blâme, le genre délibératif qui vise à persuader ou dissuader et le genre judiciaire qui vise à accuser ou à défendre. Mais dès qu'on tente de faire correspondre l'un de ces genres avec un fait de langage, les frontières semblent se dissoudre. C'est ce qui semble se produire pour l'ironie. En effet,  ironiser, c'est selon l'idée commune, savoir blâmer, parfois flatter mais ce peut être également savoir persuader ou dissuader, savoir accuser ou défendre autrui ou bien encore blâmer pour dissuader...  De façon sous-jacente, cela consiste à se demander si l'on doit concevoir l'ironie comme un ornement stylistique et ainsi chercher à l'intégrer à une théorie des figures de style ou bien si l'on doit l'envisager du point de vue de l'argumentation et donc à partir d'une "théorie des conflits". Nous aurons à revenir sur ces questions au cours de notre étude.
La préoccupation majeure de la rhétorique concerne donc, comme nous venons de le voir, la question du "bien parler". Cette préoccupation en appelle immédiatement une autre, celle du "comment un bon orateur procède-t-il ?" autrement dit "quel est son art, sa science ?". La rhétorique classique distingue cinq parties qui analysent le travail de l'orateur : l'invention ou recherche des idées, des arguments, la disposition ou leur mise en ordre, l'élocution ou la mise en mots (les figures), la mémoire c'est à dire la mémorisation des idées communes (les lieux argumentatifs ou topoï) et enfin l'action soit, la prononciation, les gestes et mimiques qui accompagnent la voix . Il est intéressant de remarquer que dans la tradition rhétorique un fait de langage n'est pas analysé en fonction de ces cinq opérations mais directement catégorisé dans l'une d'entre elle. C'est ainsi que l'ironie a toujours été  étudiée dans le cadre de l'élocution, comme une figure de style. Cette tendance s'est d'ailleurs accentuée depuis Fontanier, qui restreint la rhétorique toute entière à l'étude des figures. En tant qu'ornement stylistique, le concept d'ironie s'est donc construit autour de la notion d'écart entre un usage "normal" (propre) et un usage détourné (figuré).

 

 

 

 

A.2 Ironie, antiphrase et raillerie.

 

Dans la plupart des traités de rhétorique, l'ironie est représentée par la figure de l'antiphrase autour de laquelle s'est établi un consensus définitoire depuis l'Antiquité, à savoir : dire le contraire de ce que l'on veut faire entendre. Certains auteurs comme Vossius ont ainsi fait entrer l'ironie dans la catégorie très fermée des tropes fondamentaux. L'ironie, aux côtés de la métaphore, la synecdoque et la métonymie, constitue selon lui, un type d'écart particulier entre un sens propre et un sens figuré. En termes de mathématiques ensemblistes, l'ironie procède par disjonction, la métaphore par inclusion partielle, la synecdoque par inclusion et la métonymie par contiguïté. La spécificité de l'ironie est qu'elle pose un écart maximal entre le propre et le figuré. Tandis que les trois autres tropes jouent sur un rapport d'identité, l'ironie table sur la différence. Si untel dit ironiquement que x est un génie pour signifier que c'est un idiot, les deux sens d'abord associés n'ont plus rien en commun. A la base de l'analyse rhétorique, l'ironie consiste donc en une inversion sémantique.
Cependant, l'ironie, avec pour "porte parole" l'antiphrase, n'a pas trouvé une place stable dans la taxinomie des techniques oratoires.
En effet, l'ironie présente une autre propriété, la raillerie, qui ne recoupe pas les critères définitoires de l'antiphrase. Cette propriété est en particulier repérée par les théoriciens qui se demandent comment reconnaître l'ironie. La plupart évoque le ton de la voix à l'inflexion mordante, la prononciation, les gestes et mimiques. Certains comme Vossius, tenant compte de la communication écrite, indiquent que les propos ironiques s'accompagnent souvent de particules comme "certainement", "pour ainsi dire", autant d'indices qui signalent la présence d'une subjectivité persifleuse. Dumarsais  précise que "la connaissance du mérite et du démérite personnel de quelqu'un, de la façon de penser de celui qui parle, servent plus à faire connaître l'ironie que les paroles dont on se sert".
Dès 55 avant notre ère, Cicéron distinguait nettement la figure par laquelle on dit le contraire de ce que l'on veut faire entendre de la figure qui consiste, "par une raillerie continue, dissimulée sous un ton sérieux, à parler autrement que l'on pense". C'est d'ailleurs, encore aujourd'hui, cette dernière signification qui l'emporte dans l'emploi courant du mot ironie.
Ainsi, deux traditions rhétoriques s'opposent. Certains, privilégiant l'aspect antiphrastique de l'ironie, la rangent parmi les tropes  (figures de mot), tandis que d'autres, préférant privilégier son aspect railleur, la classent comme figure de pensée.
Dans son traité l'institution oratoire Quintilien, pour ne rien omettre, préfère répertorier deux espèces d'ironie :
 
L'ironie donc, considérée comme figure, ne diffère à peu près en rien, quant au genre, de l'ironie considérée comme trope ; car, en l'une et en l'autre il faut toujours comprendre le contraire de ce qu'on y dit. Mais si on les examine de près, on n'aura pas de peine à voir que ce sont des espèces différentes. Premièrement le trope se laisse pénétrer plus aisément /.../ D'où il suit en second lieu que le trope est aussi plus court. Dans la figure au contraire, on feint tout-à-fait de penser ce qu'on ne pense pas, mais d'une manière qui est plutôt apparente que véritablement accusée.

 

Ces deux propriétés sont nettement distinguables à travers les deux exemples ci-dessous :

 

(1)   Bon. Les vacances sont terminées. Reprenons les choses sérieuses. Est-ce que M. Mitterrand a parlé de M. Balladur à M. Chirac lors des voeux à l'Elysée ? Est-ce que M. Balladur, en répondant à Mme Ockrent a pensé à M. Chirac ? /.../ Que cette année promet d'être passionnante! (A.Ganassi - La Croix - 06.01.94)

 

(2)  /.../ Faites péter l'Audimat. La messe de minuit à Jérusalem, au cirque, avec le pape, et, à la fin, le pape bouffé par les lions. A vous les parts de marché !" (Delfeil de Ton - Le Nouvel Observateur - 30.12.93)

 

En (1) l'ironie peut notamment être circonscrite au mot "passionnante" que l'on interprète, en fonction du cotexte, par son contraire ; il s'agit là d'une raillerie par antiphrase. En (2) en revanche, l'ironie ne peut être circonscrite à un mot et l'interprétation de l'énoncé ne passe pas par une inversion de sens. Cependant la perception d'une raillerie nous pousse à chercher un sens différent des propos littéraux.
Il apparaît donc que l'ironie, dans sa forme la plus radicale, procède par contraire; cependant elle peut aussi se présenter en des termes non pas contraires mais différents de la pensée du locuteur.
Cette distinction entre deux ironies correspond à une différence de moyens employés : la  première est généralement générée par une contrevérité comme c'est le cas en (1) par rapport au cotexte, cependant que la seconde utilise volontiers l'exagération comme en (2) ou encore l'atténuation. Par conséquent l'antiphrase n'est pas la condition sine qua non de l'ironie; autrement dit, il peut y avoir raillerie sans antiphrase.
Ce fait nous amène à penser que ces deux approches ne sont manifestement pas de même nature. Si nous nous référons aux différentes parties de la rhétorique, il apparaît clairement que la raillerie de l'ironie relève de l'invention et que l'antiphrase constitue une des possibilités de mise en mots, parmi d'autres, de cette intention railleuse du locuteur et relève en conséquence de l'élocution.
Crevier est l'un de ceux qui s'est le plus rapproché de cette constatation. En effet, dans son traité, la rhétorique française, il a le mérite de bien distinguer les deux propriétés de l'ironie en écrivant dans le même article "l'ironie est un trope" et "l'ironie est du côté de l'auteur". Ses propos mettent en lumière la différence de nature entre raillerie et antiphrase contrairement à Quintilien qui limite son explication à une différence de figure (trope / non trope). Cependant Crevier ne parvient pas à articuler significativement les deux approches comme étant constitutives d'un même phénomène ironique.

 

Il nous semble donc que si les rhétoriciens ont eu tant de difficultés à analyser l'ironie, c'est qu'ils ont assimilé la raillerie à un processus figural. Il n'ont pas abordé l'ironie en tant que phénomène langagier en soit mais en tant que figure à classer ; en somme ils ont développé la représentation préalable qu'ils s'étaient faite de l'ironie en fonction de leur objet d'étude qu'ils ont pour la plupart restreint aux figures.
Lorsque plus haut nous proposions une première approche de l'ironie à partir de la définition de la rhétorique : blâmer, flatter, persuader... nous ne nous préoccupions pas directement des moyens langagiers mis en oeuvre, de l'élocution, mais du sujet parlant, de sa pensée, de ses idées, de ses intentions (de blâmer, flatter, persuader ...) et c'est ce que semble recouvrir la partie de l'invention. Par conséquent la rhétorique nous enseigne elle même que l'ironie ne doit pas être appréhendée uniquement à partir de la notion de figuralité qui n'est que la partie manifeste du concept.

 

Il ressort de l'analyse rhétorique que l'ironie résulte de la rencontre entre une intention railleuse (partie de l'invention) et une expression linguistique (partie de l'élocution). Les rhétoriciens ayant privilégié ce dernier aspect, leur analyse est restée dans ses grandes lignes lexico-sémantique. En réaction contre ce lourd passé théorique, D.Sperber et D.Wilson ont proposé, en s'appuyant sur la théorie de l'énonciation, "de rendre compte des faits d'ironie sans faire appel à la notion de sens figuré".

 

 

 

 

B. LES IRONIES COMME FAITS DE MENTIONS.

 

 

B.1 La thèse de Sperber et Wilson.

 

Les auteurs constatent dans un premier temps que la définition de l'ironie comme inversion de sens  (antiphrase) ne permet pas de rendre compte d'exemples  simples ; c'est ce que nous avons montré un peu plus haut avec l'énoncé (2). Selon eux, les énoncés littéraux sont d'emblée sources de multiples interprétations, par conséquent le concept de sens figuré qui en est dérivé paraît trop couteux si l'on se place du point de vue du travail de désambiguïsation de l'interprétant. Sperber et Wilson ont donc tenté de rendre compte du fait qu'un locuteur peut faire entendre quelque chose à la place du sens littéral de son énoncé, en faisant l'économie de la notion de sens figuré.
Leur hypothèse est que le locuteur a la possibilité de dénoncer son propre énoncé, d'exhiber une opinion pour signifier qu'il n'y souscrit pas. Pour ce faire, le locuteur  mentionne  son énoncé c'est à dire qu'il attire "l'attention sur l'énoncé lui-même et non sur ce dont l'énoncé traite", ce à quoi il réfère. Le concept de mention apparaît comme l'équivalent de l'emploi autonyme des mots du dictionnaire c'est à dire la propriété d'auto-référence, de réflexivité du langage ; à ceci près qu'avec l'ironie cela reste implicite. C'est par une contrevérité flagrante ou par un manque total de pertinence que le locuteur signale qu'il ne prend pas en charge son énoncé, qu'il exprime quelque chose "à propos de [son] énoncé plutôt qu'au moyen de lui" (Ibid.).
Prenons un exemple tiré d'un billet de Delfeil de Ton (désormais D.D.T) pour illustrer cette nouvelle approche :

 

(3)   Les petit boulots. Bérégovoy, Premier ministre, a suggéré un retour des pompistes dans les stations d'essence et puis ça a été tout. Comme si sa réflexion s'était arrêtée là. C'est pauvre quand on gouverne la France. On se prend la tête dans les mains cinq minutes, on en trouve plein des petits boulots qui pourraient résoudre le chômage : demandeur de pièces d'un franc, ouvreur de portières de voitures, chanteur de rues, musicien du métro, faiseur de la manche /.../
 
Si nous nous référons à l'analyse rhétorique, nous ne pouvons rendre compte de l'effet d'ironie de l'énoncé en italique. En effet, il semble difficile de formuler un sens figuré inverse des propos littéraux, susceptible de restituer l'ironie perçue. En revanche, l'approche énonciative de Sperber et Wilson est explicative :
Une première lecture naïve donne à penser que D.D.T, par une énumération de petits boulots, critique Bérégovoy parce qu'il n'a pas beaucoup d'idée en matière d'emploi. A ce stade il semble reprendre à son compte la proposition de Bérégovoy en la complétant (mention des propos que Bérégovoy aurait pu tenir s'il s'était pris "la tête dans les mains cinq minutes"). Mais derrière cette critique d'ordre quantitatif, D.D.T dénonce la nature même de l'emploi proposé en énumérant des petits boulots qui n'en sont pas (manque ostentatoire de pertinence) et laisse ainsi entendre que sa suggestion n'est pas susceptible de résoudre les problèmes du chômage. Autrement dit, D.D.T prend à son compte le point de vue de Bérégovoy (mention) comme pour signifier "c'est bien les petits boulots, pour contrer le chômage", formule une première critique (quantitative) de ce point de vue pour dire "mais il en faut plus" et, par un manque flagrant de pertinence, attire l'attention sur son propre discours critique (mention d'une critique possible) pour s'en dissocier et l'exhiber comme étant une critique argumentativement trop faible au profit d'une critique forte d'ordre qualitatif comme pour dire "ce n'est pas avec des petits boulots de misère que l'on va résoudre le problème du chômage".

 

B.2 Théorie de l'énonciation et polyphonie.

 

L'approche de Sperber et Wilson s'inscrit dans la perspective des recherches sur l'énonciation qui se définit depuis Emile Benveniste comme l'acte individuel d'actualisation de la langue par opposition à l'énoncé qui résulte de cette utilisation. Autrement dit, la théorie de l'énonciation se propose d'envisager la prise en charge de l'énoncé par un énonciateur. Les rapports entre ces deux instances sont plus complexes qu'il n'y parait, c'est ce que signale très clairement D. Maingueneau :

 

On a facilement tendance à considérer qu'un énoncé se présente toujours comme une séquence "homogène" c'est à dire supportée par le même énonciateur dans le cadre de la même situation de communication. En réalité, le discours est constamment traversé par le déjà-dit et parfois le à dire ; en ce sens l'énonciateur se trouve rapporter des propos tenus par lui même ou un autre locuteur dans une autre situation d'énonciation. Cette possibilité toujours présente d'une pluralité des "voix" au sein du même énoncé est une des dimensions fondamentales du discours.

 

Traditionnellement, cette question renvoyait au discours rapporté (direct, indirect et indirect libre). Cependant, comme le soulignent Sperber et Wilson dans leur article, "le discours rapporté n'est qu'un cas particulier de la mention /.../ c'est la reproduction d'un discours antérieurement tenu. Or il est possible de reproduire un discours hypothétique /.../ une pensée /.../ mentionner sans chercher à reproduire". Dans ce cas ils considèrent la mention comme implicite et relèvent que c'est sous cette forme que se manifeste l'ironie. C'est dans ce sens que O.Ducrot précise qu'"il n'y a rien d'ironique à rapporter que quelqu'un a tenu un discours absurde. Pour que naisse l'ironie, /.../ il faut faire "comme si" ce discours était réellement tenu, et tenu dans l'énonciation elle-même.". A partir de ces réflexions, Ducrot élabore une conception polyphonique de l'ironie qui prolonge et clarifie celle des ironies comme mentions. Selon lui, une pluralité de voix est à l'oeuvre dans  l'ironie ; il distingue principalement le locuteur, responsable de l'acte de parole, de l'énonciateur qui "parle" dans le sens où l'énonciation exprime son point de vue. En ce sens, "l'énonciateur est au locuteur ce que le personnage est à l'auteur" (Ibid.).
Si nous reprenons l'exemple (3), nous pouvons relever la présence de trois voix : le locuteur-auteur D.D.T présente l'énonciation comme exprimant d'une part le point de vue de P. Bérégovoy (premier énonciateur-personnage) et d'autre part le point de vue d'un second énonciateur-personnage-lambda qui exprime une critique du premier point de vue. La voix de D.D.T n'est pas assimilée aux deux autres mais s'associe à la seconde pour renforcer le commentaire critique du premier point de vue.
Nous pouvons remarquer que la frontière entre l'énonciation citante et les points de vue cités est volontairement gommée ce qui permet au locuteur-auteur de présenter à sa manière (emploi-adhésion), le plus souvent de façon absurde, les points de vue cités afin de s'en dissocier (mention-distanciation). Le point de vue exprimé par les propos initiaux de P. Bérégovoy est interprété et reformulé donc employé par D.D.T. Par conséquent l'écho est indirect, ou si l'on préfère, la mention est implicite. Dans cette optique, Brigitte Basire précise dans un article intitulé "ironies et métalangage" que "ce qui est désigné à la critique, dans l'ironie, c'est non pas une énonciation déjà accomplie /.../ mais la proposition même qui est en train d'être énoncée.". Ainsi, selon elle, l'ironie ne relève pas de la simple mention mais s'apparente à ce que J.Rey-Debove appelle la "connotation autonymique" ou, selon J.Authier, la "modalisation autonymique", c'est à dire des propos qui, en même temps qu'ils sont employés, donnent lieu à une "suspension de prise en charge" et appellent un "commentaire critique". D'ailleurs, l'ironie se présente souvent sous cette forme, comme par exemple ce titre relevé dans l'Express du 20.01.94  :

 

(4) Trente ans d'"amitié" en quatre actes (à propos des relations entre J.Chirac et E.Balladur).

 

Les guillemets correspondent à une modalisation qui, en commentaire explicite, pourrait se formuler ainsi : "comme leurs partisans aiment à le dire pour sauver les apparences". Autrement dit, le locuteur utilise le mot "amitié" mais, avec les guillemets, ajoute un commentaire sur cet élément, fait retour sur le référent du mot pour le commenter. En le commentant, le mot est mis en mention. Le même type de développement pourrait être fait concernant le passage suivant en italique extrait du billet  signé Procyon du Monde du 08.01.94 :

 

(5) "Bien sûr il y a les SDF, Sarajevo, le sida, etc. Mais faut-il oublier çA ?". Titre blanc sur fond rouge, la question interpelle le lecteur en une d'un quotidien populaire national. Qu'est-ce que c'est que "ça" ? /.../ Ce "ça" est un chien malheureux.
(5') Un de nos trente millions d'amis victime du "trafic le plus lucratif tout juste après la drogue et la prostitution".
(5'') Voilà le scandale des scandales /.../ Les chiens errants de Sarajevo ne connaissent pas leur bonheur d'échapper à ces criminels là !

 

Nous n'avons pas souligné les occurrences de "ça" car c'est un déictique ; le locuteur ne l'emploie pas mais le commente pour expliciter l'emploi qui en est fait dans le discours précédemment rapporté. Le plus remarquable dans cet exemple, c'est qu'on passe du discours direct (5) à un discours implicitement évoqué (5'') avec pour intermédiaire, une modalisation autonymique (5') qui est une forme de citation marquée (par les guillemets) mais qui nécessité un travail interprétatif. Il est intéressant d'observer que, plus le discours de l'autre est implicitement présent, (plus l'effort interprétatif est important) et plus l'effet ironique est fort.
Dans sa thèse consacrée à l'ironie, Laurent Perrin propose un exemple de mention explicite ironique (au discours indirect) qui pourrait venir contredire l'idée selon laquelle seules les mentions implicites peuvent être ironiques :

 

(6) D'entrée de jeu le guide déclare à l'aimable assemblée que notre ville [Genève] n'est que la troisième de Suisse par la taille, après Zurich et Bâle. Un Américain rappelle à ses enfants que c'est faux, la plus grande c'est Berne, puisque c'est la capitale. (La Suisse, 02.01.89)

 

Laurent Perrin souligne en italique l'énoncé ironique. Selon nous l'ironie commence à partir du verbe introducteur "rappelle" qui présuppose (implicitement) que le locuteur adhère au point de vue de l'énonciateur Américain. Cela nous montre que le point de vue mentionné peut se présenter sous la forme explicite du discours rapporté si le locuteur signale implicitement qu'il est d'accord avec ce point de vue. En utilisant le verbe "rappeler", le journaliste de La Suisse nous dit quelque chose qui ressemble à "comme nous le savons" c'est à dire qu'il simule l'ignorance. Si le locuteur avait utilisé le verbe "prétendre" qui présuppose qu'une assertion est fausse, il se serait simplement ouvertement moqué en rapportant des propos erronés, sans feindre de les approuver. En somme, quand le locuteur adhère explicitement à un point de vue, la mention de ce point de vue est implicitement suggérée. Au contraire, lorsque la mention est explicite, le locuteur signale de façon implicite son adhésion au point de vue explicitement mentionné ; comme pour l'exemple (6)
Pour nous résumer, trois équations qui concernent l'insertion du discours de l'autre dans une énonciation ironique sont donc envisageables :

 

(I)                      Locuteur          /     Enonciateur     
    ironie (a) = emploi explicite    + mention implicite
    ironie (b) = emploi explicite    + mention marquée
    ironie (c) = emploi implicite  + mention explicite
Alors qu'avec l'ironie de type (c) les propos sont directement rapportés car ils sont d'emblée absurdes, l'ironie de type (a) passe par une reformulation du point de vue implicitement cité pour le rendre absurde.

 

B.3 Intérêts et insuffisances de l'approche énonciative de l'ironie.

 

Les perspectives énonciatives et polyphoniques introduisent dans le champ d'étude linguistique le sujet parlant ce qui semble particulièrement opportun concernant l'analyse de l'ironie dont la propriété railleuse ne semble pas pouvoir émaner du seul énoncé envisagé comme une séquence syntaxico-sémantique. En effet la raillerie de l'ironie tient au fait qu'elle vise une cible. Dans la conception des ironies comme mentions, ce fait s'explique aisément : le locuteur ironiste prend pour cible le point de vue d'une personne auquel il fait écho. Ducrot note d'ailleurs que cela permet de différencier l'ironie de l'humour. En effet, l'humour serait une sorte d'ironie qui ne prendrait personne pour cible. Dans le même ordre d'idée, Sperber et Wilson remarquent eux-même que leur conception rend compte des similitudes entre ironie et parodie car cette dernière n'est pas autre chose qu'une reformulation critique du discours d'autrui.
Cela nous montre que la conception polyphonique de l'ironie, (dans le prolongement de la thèse de Sperber et Wilson) met en lumière non seulement une caractéristique fondamentale de son fonctionnement mais encore ouvre la voie sur ce qui fait sa spécificité. Cependant cette conception ne résout pas tous les problèmes que pose l'ironie.

 

(1°) Tout d'abord, rien ne nous autorise à affirmer que la simultanéité de l'emploi et de la mention (quelque soit le type d'intégration du discours de l'autre) engendre exclusivement un effet ironique. Notamment, avec les trois exemples suivants, respectivement de type a, b, et c :

 

(7) "...s'ils savent qu'il faudra aller au débat /.../ ils affectent de s'en désintéresser : le parti qu'ils veulent, ils le font ensemble. (Libération, 11.12.89).
(8) On dénombre officiellement /.../ 3 millions et demi d'"ouvriers" de moins de quatorze ans. (L'Humanité, 04.04.81)

 

(9) Dans l'électorat de droite le plus fortuné, le défenseur de l'autre Europe vide [Ph. de Villiers], a puisé, comme il le dit lui même "par simple succion", le capital acquis /.../ par J.M.Le Pen. (Le Point, 18.06.94).

 

Dans l'exemple (7), nous avons affaire à du discours indirect libre. Le journaliste insère dans son argumentation (emploi) les propos des militants (mention). Dans l'exemple (8) les guillemets indiquent que le locuteur, tout en se servant du mot, a conscience de son inadéquation (suspension de prise en charge). Dans l'exemple (9), le journaliste adhère implicitement (sorte d'emploi) au point de vue qu'il rapporte au discours direct (mention). C'est un cas de raisonnement par autorité (Ducrot 1984) : puisque de Villiers l'a dit, a fortiori le journaliste peut le dire, c'est le sens nous semble-t-il de l'assertion "comme il le dit lui même".

 

(2°) Par ailleurs, même si l'ironie semble toujours prendre un autre pour cible, nous ne pouvons pas affirmer que l'ironie met systématiquement en cause le dire d'un autre. Par exemple, pour reprendre notre référence (4) : Trente ans d'"amitié" en quatre actes, rien ne nous assure, contrairement à l'interprétation que nous avons proposée, que le mot amitié provienne d'un dire autre.

 

(3°) Enfin, pour déterminer la spécificité des énoncés à effet ironique, il nous faut également savoir comment des informations implicites dans l'énoncé mais également des informations extra-linguistiques suggèrent que le locuteur se désolidarise d'un point de vue dans son propre dire. C'est en tous cas ce que proposent Sperber et Wilson lorsqu'ils écrivent : "les termes choisis, /.../ le contexte immédiat, tous ces aspects suggèrent quelle est l'attitude du locuteur vis-à-vis de la proposition qu'il mentionne. En particulier, le locuteur peut faire écho à un énoncé de façon à suggérer qu'il le trouve dépourvu de justesse ou d'à-propos.". A la suite de leurs travaux nous aurons donc à préciser ce que signifie "manque de pertinence" et "manque de vérité".

 

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Au point où nous en sommes, si nous tentons d'esquisser le type d'apports des deux approches dont il a été question, nous pouvons faire les constatations suivantes :
Pour rendre compte de l'ironie, la rhétorique met l'accent sur la fonction de représentation du langage (représentation de la pensée et du monde, soit le triptyque Signifiant / Signifié / Référent) puisqu'elle analyse l'ironie comme un transfert conceptuel (un signifié pour un autre).
En revanche, le courant énonciativo-pragmatique qui analyse les rapports entre énoncé et énonciateurs, met l'accent sur la fonction interactionnelle du langage (entre sujets parlants) puisqu'il rend compte du caractère polémique de l'ironie par la présence dans l'énoncé des propos ou points de vue d'autrui commentés par le locuteur.
Ces deux propriétés de l'ironie que C.Kerbrat-Orecchioni présente comme d'une part la composante linguistique et d'autre part la composante illocutoire, seront à la base de notre étude. Cependant, plutôt que d'envisager d'un côté la signification linguistique et de l'autre la valeur pragmatique de la langue en acte, notre problématique consistera à articuler ces deux propriétés, postulant que l'effet de sens ironique n'est pas surajouté à la langue, mais s'inscrit en langue.

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12.09.2005

L'ironie : du nihilisme au plaisir masqué

Ironie et nihilisme

Le modèle de pertinence qui détermine le rapport à la complétude du billettiste-ironiste, autrement dit, la maîtrise qui cautionne la place d'où il parle, tient à un nihilisme; en effet, la pertinence de l'ironie tient toujours à la négation d'une façon d'être, d'agir, de penser ou de parler d'un autre. Comme le signalent ses propriétés argumentatives (contradiction et condensé), le discours ironique ne s'embarrasse pas de discussions préalables; il est une sentence qui disqualifie un point de vue, sans appel, en s'appuyant sur l'évidence partagée de l'absurdité du point de vue en question. Cette posture discursive de l'ironiste est liée, à nos yeux, à une "posture" repérable en langue : la modalisation ironique que nous avons décrite comme mise en scène (dédoublement) et rejet du dire. Corrélativement à la modalisation, que J.Authier qualifie de "surplomb énonciatif", on pourrait dire que le discours ironique se présente comme un discours prééminent. Ironiser, c'est nier le savoir de l'autre et par là, c'est s'afficher comme celui qui sait, qui détient la vérité, celui qui n'est jamais dupe. Prenons par exemple l'extrait suivant d'un billet de C.Sarraute :

 

/.../ ils nous ont balancé cent quarante-six mesures, excusez du peu, en faveur des demandeurs d'emploi. C'est dingue les attentions qu'on a pour eux ! J'en avais les larmes aux yeux. Pensez donc, on va laisser traîner deux trois journaux et installer une cabine /.../ Ceux qui dépriment, ceux qui craquent, ceux qui somatisent auront même droit à une visite médicale gratuite. A conditions de somatiser, de craquer, de déprimer depuis au moins un an. Vous vous rendez compte de la chance qu'ils ont ces salauds-là ! (Sarraute n°16)

 

Pour faire écho à une formulation de F.Flahault, il nous semble que par cette énonciation ironique, C.Sarraute soumet à ses lecteurs, non seulement la valeur objective de ce qu'elle avance (dénoncer les fausses mesures contre le chômage), mais aussi quelque chose de l'ordre de son rapport à la complétude : une attitude nihiliste et par là prééminente, en ce sens que les mesures en question ne sont pas discutées mais directement rejetées. La disqualification est d'autant plus aisée lorsque l'on a mis l'auditoire de son côté; ainsi, l'ironie des billets d'humeur véhicule toujours, nous semble-t-il, quelque chose comme  "vous pensez comme moi, comme moi, vous n'êtes pas dupe". Dès lors, il apparaît que l'enjeu de l'ironie consiste autant pour l'ironiste à être reconnu à la place de celui qui en est posture de supériorité qu'à offrir au lecteur la possibilité d'accéder à cette place, si ce n'est le contraindre à le faire (il ne saurait refuser cette "promotion"!). Une affirmation de S.Freud concernant le mot d'esprit à caractère hostile (que nous pourrions qualifier de mot d'esprit ironique), bien qu'inscrite dans un contexte différent, peut étayer cette idée : "En outre, il [le mot d'esprit] va soudoyer le lecteur grâce au gain de plaisir qu'il lui procure, obtenant de lui qu'il prenne notre parti sans procéder à un examen des plus rigoureux"(Op.Cit. p.199). C'est le sentiment que nous a donné le billet ci-dessous de D.D.T, dont la chute ironique impose au lecteur un jugement hâtif sur un événement dont il ne peut véritablement prendre la mesure sans avoir de plus amples informations : 

 

Référendum constitutionnel au Mali. Les électeurs, à 99,76 % des votants, ont approuvé le projet du gouvernement. On applaudit bien fort. (DDT n°2f)

 

"L'attitude nihiliste" est un aspect qui n'épuise pas le rapport à la complétude de l'ironiste, qui est fonction d'un certain positionnement idéologique. Du point de vue socio-économique, ce positionnement correspond à la place de l'ironiste dans sa formation sociale; place qui détermine l'évidence, pour lui, de l'absurdité d'un point de vue. C'est en cela que le rapport à la complétude d'un discours ironique d'A.Frossard divergera de celui d'un discours ironique d'A.Wurmser. Mais du point de vue psychologique, la détermination idéologique correspond à l'illusion pour l'ironiste de présenter une critique objective, qui va de soi, alors qu'elle sert d'abord son intérêt propre, en tant qu'elle le valorise en même temps que son lecteur, et donc lui "fait plaisir". C'est en cela que l'attitude nihiliste est un rapport à la complétude identique pour tout ironiste.

 

L'idée avancée selon laquelle le plaisir motiverait l'ironie demande quelques explications; on peut en effet se demander quelle en est la source. Jusqu'à présent, nous avons supposé que le gain de plaisir engendré par l'ironie provenait de la posture de supériorité due à une attitude nihiliste. S.Freud nous permet d'expliciter cette idée lorsqu'il traite de la question du mot d'esprit à caractère hostile que l'on peut également qualifier de mot d'esprit ironique. Le nihilisme de l'ironie peut en effet incliner à l'hostilité voire à l'agressivité, notamment lorsque les propos niés par l'ironiste se rapportent directement à un individu. Ainsi, selon lui :

 

Les impulsions hostiles qui nous poussent contre nos semblables sont soumises, depuis notre enfance individuelle comme depuis celle de la civilisation humaine, aux mêmes limitations, au même refoulement progressif que nos aspirations sexuelles /.../ Le mot d'esprit va nous permettre  d'exploiter les ridicules de l'ennemi que nous ne pouvions licitement ni évoquer tout haut ni mettre en avant de façon consciente parce que des obstacles s'y opposaient, il va donc une fois de plus tourner des limitations et ouvrir des sources de plaisir inaccessibles. (Op. Cit. p.199)

 

L'ironie comme plaisir

L'ironie serait donc source de plaisir, pour l'ironiste et pour le lecteur-complice, parce qu'elle permet de lever une inhibition, "En rendant l'ennemi petit, bas, méprisable, comique, nous réussissons par un biais à jouir de l'avoir dominé /.../" (Ibid.). L'ironie, lorsqu'elle vise précisément une cible (un individu ou une institution) autorise donc la libération d'une pulsion agressive tout en se préservant des conséquences qu'il aurait fallu assumer si l'agressivité avait été ouverte.  Mais l'ironie peut également être source de plaisir en autorisant un parler argotique ou grivois. Les billets de C.Sarraute fonctionnent de cette façon avec pléthore d'expressions habituellement bannies de l'écrit, surtout dans un journal comme Le Monde (voir notamment les billets n°3, 4, 10, 11, 12). Dans ce cas, c'est le registre discursif du billet qui, en instaurant d'emblée une clef d'ironie, indique implicitement au lecteur que l'auteur prend ses distances vis-à-vis de ce qu'elle énonce; c'est pourquoi elle peut commencer ses billets par : "Allez quoi, soyez pas chien /.../"(n°8) ou encore par : "Voyons les mecs, /.../"(n°15); c'est pour cette raison également qu'elle peut, sans détour, se moquer (ex."pépé Valéry"[n°12]). L'ironie argotique de C.Sarraute est d'autant plus efficace et procure d'autant plus de plaisir qu'elle prend place dans un lieu où la parole est fortement surveillée et donc contrainte. C'est en cela aussi que l'ironie qui véhicule un non-sens est source de plaisir, car la parole est généralement soumise à la cohérence. En fait, pour reprendre l'analyse de S.Freud, le gain de plaisir engendré par l'ironie "correspond à l'économie réalisée sur la 'dépense psychique'"(Ibid. p.225) qu'occasionne le maintien d'une inhibition, quelle qu'elle soit. En même temps, cet accès au plaisir n'est pas sanctionné car les propos qui lèvent l'inhibition sont, comme nous l'avons montré, mis en scène et rejetés par l'ironiste de sorte qu'il en décline la responsabilité. Dans le cas de l'ironie hostile, le fonctionnement est inverse : parce que l'ironiste rejette son propos, celui-ci se rapporte à un individu pris pour cible mais, comme au bout du compte l'ironiste reste responsable de son propos, l'agression n'est pas ouverte.        

En somme, l'ironie est un plaisir, sans la faute. E.Benveniste nous amène également à cette conclusion à propos du juron. Dans son article "La blasphémie et l'euphémie", il l'analyse comme étant une exclamation blasphématoire qui aurait subie un tour euphémique (par exemple : "nom de Dieu">"nom d'une pipe"), "Ainsi annulée , la blasphémie fait allusion à une profanation langagière sans l'accomplir et remplit sa fonction psychique, mais en la détournant et en la déguisant"(Ibid.).

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11.09.2005

Discours du pouvoir, pouvoir du discours

Dans cette catégorie, je présente des travaux hors business. Les études que j'ai réalisées pour des clients sont sous le sceau de la confidentialité.

 

LA PLACE DE L'AUTRE DANS LE DISCOURS ET LE RAPPORT DE PLACES
Extrait de recherche – laboratoire de lexicométrie et textes politiques


Au cours du débat pour l'élection présidentielle de mai 1995, Jacques Chirac répond à une question concernant la crise entre la Russie et la Tchétchénie :
Je me souviens, quand j'étais jeune, je lisais un poème de Lermontov, dans les années 1850, qui s'est transformé en une berceuse que tous les russes ont entendu et qui disait : "Mon petit, dort, le grand méchant Tchétchène est en train d'aiguiser son couteau, mais ton papa veille".
A la fin du débat, Lionel Jospin conclut en disant :
J'ai des perspectives, un grand projet pour le pays, dans une pratique de pouvoir rénové, plus attentif à l'éthique et surtout, plus moderne parce que comme disait Byron pour ne pas citer Lermontov, nous sommes à une époque où les destins veulent changer de chevaux. (Transcription due au journal Libération - 3 mai 1995)
L'énoncé que nous avons souligné pose un problème discursif et, selon nous,  met en évidence la nécessité de recourir à la notion de rapports de place, non pas comme simple extérieur déterminant accessoirement un effet de sens,  mais comme processus discursif à part entière, solidaire du système de la langue.
Il nous semble intéressant d'analyser ce que construit linguistiquement le syntagme /pour ne pas citer y/ à partir d'autres co-textes.
1. /.../ ces minutes heureuses, pour ne pas citer Baudelaire, sont à l'image de /.../
construction proche de :
1'. /.../ ces minutes heureuses, pour citer les mots d'un grand poète, Baudelaire pour ne pas le nommer, sont à l'image de  /.../
2. /.../ il m'abrutit des références les plus extraordinaires, qui ne laissent aucun doute sur son érudition. /.../ Rien que dans ces ballades, (pour ne pas citer les odes qui n'en craignaient déjà point) /.../. Péguy, Victor Marie - Comte Hugo, 1910.
A chaque fois, un même schéma est construit dans ces énoncés qui consiste à souligner une forte équivalence; soit une identité évidente, comme en 1 et 1' entre "ces minutes heureuses" et leur auteur que l'on peut gloser par "ces minutes heureuses, se sont les mots de Baudelaire"; soit une forte correspondance en 2, explicitée par la proposition relative explicative : "qui n'en craignaient déjà point".   La question qui se pose alors est de savoir comment d'une marque de négation, on en arrive à une opération d'équivalence ? Dans ce cas, la proposition négative "ne pas citer/dire y" ne s'oppose pas, comme on pourrait le penser par définition, à la proposition affirmative correspondante "citer/dire y", et même la renforce. Il nous semble que l'on a affaire à une sorte de dénégation[1]. L'opération de négation correspondant à la marque "ne...pas" de l'énoncé s'annule de l'acte d'énonciation qui réalise l'affirmative de cet énoncé. De ce fait, la marque de négation accentue l'opération d'équivalence. C'est ce que montre l'énoncé suivant, construit à l'identique, où le deuxième élément mis en correspondance supplante le premier :
3. /.../ il n'est pas très agréable, pour ne pas dire antipathique /.../
Ce que l'on peut gloser par :
3'. /.../  il n'est pas très agréable, on pourrait même dire qu'il est antipathique /.../
3''. /.../ il n'est pas très agréable, je dirais même plus, il est antipathique /.../
On trouverait donc cette même construction énonciative[2] :
[x]/opération d'équivalence forte/ [y]
Pour l'énoncé qui nous intéresse, l'opération réalisée par cette marque est la même mais les éléments mis en équivalence sont différents :
[citer Byron]/opération d'équivalence forte/ [citer Lermontov]
L'interprétation qui correspond à cette construction (pour notre énoncé dans son co-texte) est a priori tout à fait improbable car cela signifierait que ce que donne à connaître la parole autre de Byron au sein de l'énoncé de Jospin serait en relation d' équivalence avec ce que donne à connaître la parole autre de Lermontov dans le même énoncé. On pourrait alors gloser ce que construit l'énoncé de Jospin par : "j'aurais pu me servir des mots de Lermontov pour dire la même chose qu'avec ceux de Byron". Le co-texte, et précisément l'énoncé de Chirac citant Lermontov constitue un attracteur fort pour réinterpréter la construction d'équivalence de l'énoncé de Jospin :
[citer Byron]
/opération d'équivalence forte/
[citer Lermontov comme le fait  Chirac]
C'est que l'emprunt de la parole autre de Byron au sein de l'énoncé de Jospin à bien le même à propos que l'emprunt de la parole autre de Lermontov mais dans l'énoncé de Chirac. En somme Jospin revendique le même type d'à propos en convoquant Byron que celui de Chirac citant Lermontov.
On peut alors se demander de quoi relève l'à propos de l'énoncé de Chirac. Il ne semble pas qu'il s'agisse pour Jospin de ce à quoi réfère l'énoncé de Chirac qui, si on le resitue dans ce que construit l'énoncé de Jospin comme opération d'équivalence, serait totalement discordant :
["nous sommes à une époque où les destins
 veulent changer de chevaux"]
/opération d'équivalence forte/
["Mon petit, dort, le grand méchant Tchétchène est en train d'aiguiser son couteau, mais ton papa veille".]
Cette discordance de la construction d'équivalence appelle une concordance d'un autre type et qui s'éclaire du préconstruit de l'énoncé de Chirac. Si pour Jospin, l'à propos de l'énoncé de Chirac citant Lermontov ne se situe pas du côté de ce qu'il donne à connaître, il reste alors à supposer qu'il se situe du côté de ce que son énoncé donne à reconnaître comme rapports de place.
Si nous suivons les propositions de Flahault (1978), il apparaît que Chirac se situe dans un rapport de place avec les téléspectateurs(-électeurs) où il leur demande de reconnaître sa parole à la place où il veut être, celle du futur chef d'Etat. Son énoncé citant Lermontov est bien situé dans ce cadre là puisqu'il actualise une compétence, être érudit[3], critère de pertinence acceptable et même attendu pour reconnaître celui qui s'en prévaut à la place du futur président (qui doit représenter la France, son aura culturelle...etc.).
Jospin se situant dans le même rapports de place avec les téléspectateurs(-électeurs), on comprend dès lors qu'il veuille lui aussi faire reconnaître sa parole à cette place. C'est précisément ce qu'il fait en citant Byron tout en soulignant que sur ce plan là, il se situe d'égal à égal[4] avec son adversaire citant Lermontov.
Autrement dit, le "pour ne pas citer" de l'énoncé de Jospin construit bien une opération d'équivalence, mais une équivalence entre ce que les mots d'un autre (Lermontov) dans le dire (de Chirac) donnent à reconnaître comme rapports de place et ce que les mots d'un autre (Byron) donnent à reconnaître dans sa parole :
[citer Byron comme insigne d'un rapport de place]
/opération d'équivalence forte/
[citer Lermontov comme insigne d'un rapport de place]
Ce qui est remarquable c'est que parallèlement à ce que Authier (1995) appel représentation du discours autre dans le discours lié à des opérations énonciatives comme le discours rapporté, la modalisation en discours second ou encore la modalisation autonymique, on trouve avec cet exemple une représentation de rapport de place autre dans le discours liée à une construction énonciative que l'on a identifiée comme étant une opération d'équivalence de rapports de place. Cette opération relève selon nous d'une classe que l'on pourrait appeler opération énonciative de placement (ou classe de processus discursifs de placement).

                                                                                           



[1] Procédé qui s'apparente à ce que les rhétoriciens ont appelé prétérition et qui consiste selon Fontanier (1977, p.143) "à feindre de ne pas vouloir dire ce que néanmoins on dit très clairement, et souvent même avec force "

[2]  Il ne s'agit pas à proprement parlé d'une règle syntaxique mais d'une opération énonciative stabilisée en langue c.a.d d'une construction dont la récurrence de validation énonciative se stabilise en langue.

[3] Il ne nous semble pas abusif de postuler ici que citer un poète et qui plus est, un poète étranger, constitue une représentation socialement stable du haut dégré d'érudition.

[4] On pourrait dire ici que Jospin se situe par "équivalence" avec son adversaire.

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