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12.09.2005

L'ironie : du nihilisme au plaisir masqué

Ironie et nihilisme

Le modèle de pertinence qui détermine le rapport à la complétude du billettiste-ironiste, autrement dit, la maîtrise qui cautionne la place d'où il parle, tient à un nihilisme; en effet, la pertinence de l'ironie tient toujours à la négation d'une façon d'être, d'agir, de penser ou de parler d'un autre. Comme le signalent ses propriétés argumentatives (contradiction et condensé), le discours ironique ne s'embarrasse pas de discussions préalables; il est une sentence qui disqualifie un point de vue, sans appel, en s'appuyant sur l'évidence partagée de l'absurdité du point de vue en question. Cette posture discursive de l'ironiste est liée, à nos yeux, à une "posture" repérable en langue : la modalisation ironique que nous avons décrite comme mise en scène (dédoublement) et rejet du dire. Corrélativement à la modalisation, que J.Authier qualifie de "surplomb énonciatif", on pourrait dire que le discours ironique se présente comme un discours prééminent. Ironiser, c'est nier le savoir de l'autre et par là, c'est s'afficher comme celui qui sait, qui détient la vérité, celui qui n'est jamais dupe. Prenons par exemple l'extrait suivant d'un billet de C.Sarraute :

 

/.../ ils nous ont balancé cent quarante-six mesures, excusez du peu, en faveur des demandeurs d'emploi. C'est dingue les attentions qu'on a pour eux ! J'en avais les larmes aux yeux. Pensez donc, on va laisser traîner deux trois journaux et installer une cabine /.../ Ceux qui dépriment, ceux qui craquent, ceux qui somatisent auront même droit à une visite médicale gratuite. A conditions de somatiser, de craquer, de déprimer depuis au moins un an. Vous vous rendez compte de la chance qu'ils ont ces salauds-là ! (Sarraute n°16)

 

Pour faire écho à une formulation de F.Flahault, il nous semble que par cette énonciation ironique, C.Sarraute soumet à ses lecteurs, non seulement la valeur objective de ce qu'elle avance (dénoncer les fausses mesures contre le chômage), mais aussi quelque chose de l'ordre de son rapport à la complétude : une attitude nihiliste et par là prééminente, en ce sens que les mesures en question ne sont pas discutées mais directement rejetées. La disqualification est d'autant plus aisée lorsque l'on a mis l'auditoire de son côté; ainsi, l'ironie des billets d'humeur véhicule toujours, nous semble-t-il, quelque chose comme  "vous pensez comme moi, comme moi, vous n'êtes pas dupe". Dès lors, il apparaît que l'enjeu de l'ironie consiste autant pour l'ironiste à être reconnu à la place de celui qui en est posture de supériorité qu'à offrir au lecteur la possibilité d'accéder à cette place, si ce n'est le contraindre à le faire (il ne saurait refuser cette "promotion"!). Une affirmation de S.Freud concernant le mot d'esprit à caractère hostile (que nous pourrions qualifier de mot d'esprit ironique), bien qu'inscrite dans un contexte différent, peut étayer cette idée : "En outre, il [le mot d'esprit] va soudoyer le lecteur grâce au gain de plaisir qu'il lui procure, obtenant de lui qu'il prenne notre parti sans procéder à un examen des plus rigoureux"(Op.Cit. p.199). C'est le sentiment que nous a donné le billet ci-dessous de D.D.T, dont la chute ironique impose au lecteur un jugement hâtif sur un événement dont il ne peut véritablement prendre la mesure sans avoir de plus amples informations : 

 

Référendum constitutionnel au Mali. Les électeurs, à 99,76 % des votants, ont approuvé le projet du gouvernement. On applaudit bien fort. (DDT n°2f)

 

"L'attitude nihiliste" est un aspect qui n'épuise pas le rapport à la complétude de l'ironiste, qui est fonction d'un certain positionnement idéologique. Du point de vue socio-économique, ce positionnement correspond à la place de l'ironiste dans sa formation sociale; place qui détermine l'évidence, pour lui, de l'absurdité d'un point de vue. C'est en cela que le rapport à la complétude d'un discours ironique d'A.Frossard divergera de celui d'un discours ironique d'A.Wurmser. Mais du point de vue psychologique, la détermination idéologique correspond à l'illusion pour l'ironiste de présenter une critique objective, qui va de soi, alors qu'elle sert d'abord son intérêt propre, en tant qu'elle le valorise en même temps que son lecteur, et donc lui "fait plaisir". C'est en cela que l'attitude nihiliste est un rapport à la complétude identique pour tout ironiste.

 

L'idée avancée selon laquelle le plaisir motiverait l'ironie demande quelques explications; on peut en effet se demander quelle en est la source. Jusqu'à présent, nous avons supposé que le gain de plaisir engendré par l'ironie provenait de la posture de supériorité due à une attitude nihiliste. S.Freud nous permet d'expliciter cette idée lorsqu'il traite de la question du mot d'esprit à caractère hostile que l'on peut également qualifier de mot d'esprit ironique. Le nihilisme de l'ironie peut en effet incliner à l'hostilité voire à l'agressivité, notamment lorsque les propos niés par l'ironiste se rapportent directement à un individu. Ainsi, selon lui :

 

Les impulsions hostiles qui nous poussent contre nos semblables sont soumises, depuis notre enfance individuelle comme depuis celle de la civilisation humaine, aux mêmes limitations, au même refoulement progressif que nos aspirations sexuelles /.../ Le mot d'esprit va nous permettre  d'exploiter les ridicules de l'ennemi que nous ne pouvions licitement ni évoquer tout haut ni mettre en avant de façon consciente parce que des obstacles s'y opposaient, il va donc une fois de plus tourner des limitations et ouvrir des sources de plaisir inaccessibles. (Op. Cit. p.199)

 

L'ironie comme plaisir

L'ironie serait donc source de plaisir, pour l'ironiste et pour le lecteur-complice, parce qu'elle permet de lever une inhibition, "En rendant l'ennemi petit, bas, méprisable, comique, nous réussissons par un biais à jouir de l'avoir dominé /.../" (Ibid.). L'ironie, lorsqu'elle vise précisément une cible (un individu ou une institution) autorise donc la libération d'une pulsion agressive tout en se préservant des conséquences qu'il aurait fallu assumer si l'agressivité avait été ouverte.  Mais l'ironie peut également être source de plaisir en autorisant un parler argotique ou grivois. Les billets de C.Sarraute fonctionnent de cette façon avec pléthore d'expressions habituellement bannies de l'écrit, surtout dans un journal comme Le Monde (voir notamment les billets n°3, 4, 10, 11, 12). Dans ce cas, c'est le registre discursif du billet qui, en instaurant d'emblée une clef d'ironie, indique implicitement au lecteur que l'auteur prend ses distances vis-à-vis de ce qu'elle énonce; c'est pourquoi elle peut commencer ses billets par : "Allez quoi, soyez pas chien /.../"(n°8) ou encore par : "Voyons les mecs, /.../"(n°15); c'est pour cette raison également qu'elle peut, sans détour, se moquer (ex."pépé Valéry"[n°12]). L'ironie argotique de C.Sarraute est d'autant plus efficace et procure d'autant plus de plaisir qu'elle prend place dans un lieu où la parole est fortement surveillée et donc contrainte. C'est en cela aussi que l'ironie qui véhicule un non-sens est source de plaisir, car la parole est généralement soumise à la cohérence. En fait, pour reprendre l'analyse de S.Freud, le gain de plaisir engendré par l'ironie "correspond à l'économie réalisée sur la 'dépense psychique'"(Ibid. p.225) qu'occasionne le maintien d'une inhibition, quelle qu'elle soit. En même temps, cet accès au plaisir n'est pas sanctionné car les propos qui lèvent l'inhibition sont, comme nous l'avons montré, mis en scène et rejetés par l'ironiste de sorte qu'il en décline la responsabilité. Dans le cas de l'ironie hostile, le fonctionnement est inverse : parce que l'ironiste rejette son propos, celui-ci se rapporte à un individu pris pour cible mais, comme au bout du compte l'ironiste reste responsable de son propos, l'agression n'est pas ouverte.        

En somme, l'ironie est un plaisir, sans la faute. E.Benveniste nous amène également à cette conclusion à propos du juron. Dans son article "La blasphémie et l'euphémie", il l'analyse comme étant une exclamation blasphématoire qui aurait subie un tour euphémique (par exemple : "nom de Dieu">"nom d'une pipe"), "Ainsi annulée , la blasphémie fait allusion à une profanation langagière sans l'accomplir et remplit sa fonction psychique, mais en la détournant et en la déguisant"(Ibid.).

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