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11.09.2005
Discours du pouvoir, pouvoir du discours
Dans cette catégorie, je présente des travaux hors business. Les études que j'ai réalisées pour des clients sont sous le sceau de la confidentialité.
LA PLACE DE L'AUTRE DANS LE DISCOURS ET LE RAPPORT DE PLACES
Extrait de recherche – laboratoire de lexicométrie et textes politiques
Au cours du débat pour l'élection présidentielle de mai 1995, Jacques Chirac répond à une question concernant la crise entre la Russie et la Tchétchénie :
Je me souviens, quand j'étais jeune, je lisais un poème de Lermontov, dans les années 1850, qui s'est transformé en une berceuse que tous les russes ont entendu et qui disait : "Mon petit, dort, le grand méchant Tchétchène est en train d'aiguiser son couteau, mais ton papa veille".
A la fin du débat, Lionel Jospin conclut en disant :
J'ai des perspectives, un grand projet pour le pays, dans une pratique de pouvoir rénové, plus attentif à l'éthique et surtout, plus moderne parce que comme disait Byron pour ne pas citer Lermontov, nous sommes à une époque où les destins veulent changer de chevaux. (Transcription due au journal Libération - 3 mai 1995)
L'énoncé que nous avons souligné pose un problème discursif et, selon nous, met en évidence la nécessité de recourir à la notion de rapports de place, non pas comme simple extérieur déterminant accessoirement un effet de sens, mais comme processus discursif à part entière, solidaire du système de la langue.
Il nous semble intéressant d'analyser ce que construit linguistiquement le syntagme /pour ne pas citer y/ à partir d'autres co-textes.
1. /.../ ces minutes heureuses, pour ne pas citer Baudelaire, sont à l'image de /.../
construction proche de :
1'. /.../ ces minutes heureuses, pour citer les mots d'un grand poète, Baudelaire pour ne pas le nommer, sont à l'image de /.../
2. /.../ il m'abrutit des références les plus extraordinaires, qui ne laissent aucun doute sur son érudition. /.../ Rien que dans ces ballades, (pour ne pas citer les odes qui n'en craignaient déjà point) /.../. Péguy, Victor Marie - Comte Hugo, 1910.
A chaque fois, un même schéma est construit dans ces énoncés qui consiste à souligner une forte équivalence; soit une identité évidente, comme en 1 et 1' entre "ces minutes heureuses" et leur auteur que l'on peut gloser par "ces minutes heureuses, se sont les mots de Baudelaire"; soit une forte correspondance en 2, explicitée par la proposition relative explicative : "qui n'en craignaient déjà point". La question qui se pose alors est de savoir comment d'une marque de négation, on en arrive à une opération d'équivalence ? Dans ce cas, la proposition négative "ne pas citer/dire y" ne s'oppose pas, comme on pourrait le penser par définition, à la proposition affirmative correspondante "citer/dire y", et même la renforce. Il nous semble que l'on a affaire à une sorte de dénégation[1]. L'opération de négation correspondant à la marque "ne...pas" de l'énoncé s'annule de l'acte d'énonciation qui réalise l'affirmative de cet énoncé. De ce fait, la marque de négation accentue l'opération d'équivalence. C'est ce que montre l'énoncé suivant, construit à l'identique, où le deuxième élément mis en correspondance supplante le premier :
3. /.../ il n'est pas très agréable, pour ne pas dire antipathique /.../
Ce que l'on peut gloser par :
3'. /.../ il n'est pas très agréable, on pourrait même dire qu'il est antipathique /.../
3''. /.../ il n'est pas très agréable, je dirais même plus, il est antipathique /.../
On trouverait donc cette même construction énonciative[2] :
[x]/opération d'équivalence forte/ [y]
Pour l'énoncé qui nous intéresse, l'opération réalisée par cette marque est la même mais les éléments mis en équivalence sont différents :
[citer Byron]/opération d'équivalence forte/ [citer Lermontov]
L'interprétation qui correspond à cette construction (pour notre énoncé dans son co-texte) est a priori tout à fait improbable car cela signifierait que ce que donne à connaître la parole autre de Byron au sein de l'énoncé de Jospin serait en relation d' équivalence avec ce que donne à connaître la parole autre de Lermontov dans le même énoncé. On pourrait alors gloser ce que construit l'énoncé de Jospin par : "j'aurais pu me servir des mots de Lermontov pour dire la même chose qu'avec ceux de Byron". Le co-texte, et précisément l'énoncé de Chirac citant Lermontov constitue un attracteur fort pour réinterpréter la construction d'équivalence de l'énoncé de Jospin :
[citer Byron]
/opération d'équivalence forte/
[citer Lermontov comme le fait Chirac]
C'est que l'emprunt de la parole autre de Byron au sein de l'énoncé de Jospin à bien le même à propos que l'emprunt de la parole autre de Lermontov mais dans l'énoncé de Chirac. En somme Jospin revendique le même type d'à propos en convoquant Byron que celui de Chirac citant Lermontov.
On peut alors se demander de quoi relève l'à propos de l'énoncé de Chirac. Il ne semble pas qu'il s'agisse pour Jospin de ce à quoi réfère l'énoncé de Chirac qui, si on le resitue dans ce que construit l'énoncé de Jospin comme opération d'équivalence, serait totalement discordant :
["nous sommes à une époque où les destins
veulent changer de chevaux"]
/opération d'équivalence forte/
["Mon petit, dort, le grand méchant Tchétchène est en train d'aiguiser son couteau, mais ton papa veille".]
Cette discordance de la construction d'équivalence appelle une concordance d'un autre type et qui s'éclaire du préconstruit de l'énoncé de Chirac. Si pour Jospin, l'à propos de l'énoncé de Chirac citant Lermontov ne se situe pas du côté de ce qu'il donne à connaître, il reste alors à supposer qu'il se situe du côté de ce que son énoncé donne à reconnaître comme rapports de place.
Si nous suivons les propositions de Flahault (1978), il apparaît que Chirac se situe dans un rapport de place avec les téléspectateurs(-électeurs) où il leur demande de reconnaître sa parole à la place où il veut être, celle du futur chef d'Etat. Son énoncé citant Lermontov est bien situé dans ce cadre là puisqu'il actualise une compétence, être érudit[3], critère de pertinence acceptable et même attendu pour reconnaître celui qui s'en prévaut à la place du futur président (qui doit représenter la France, son aura culturelle...etc.).
Jospin se situant dans le même rapports de place avec les téléspectateurs(-électeurs), on comprend dès lors qu'il veuille lui aussi faire reconnaître sa parole à cette place. C'est précisément ce qu'il fait en citant Byron tout en soulignant que sur ce plan là, il se situe d'égal à égal[4] avec son adversaire citant Lermontov.
Autrement dit, le "pour ne pas citer" de l'énoncé de Jospin construit bien une opération d'équivalence, mais une équivalence entre ce que les mots d'un autre (Lermontov) dans le dire (de Chirac) donnent à reconnaître comme rapports de place et ce que les mots d'un autre (Byron) donnent à reconnaître dans sa parole :
[citer Byron comme insigne d'un rapport de place]
/opération d'équivalence forte/
[citer Lermontov comme insigne d'un rapport de place]
Ce qui est remarquable c'est que parallèlement à ce que Authier (1995) appel représentation du discours autre dans le discours lié à des opérations énonciatives comme le discours rapporté, la modalisation en discours second ou encore la modalisation autonymique, on trouve avec cet exemple une représentation de rapport de place autre dans le discours liée à une construction énonciative que l'on a identifiée comme étant une opération d'équivalence de rapports de place. Cette opération relève selon nous d'une classe que l'on pourrait appeler opération énonciative de placement (ou classe de processus discursifs de placement).
[1] Procédé qui s'apparente à ce que les rhétoriciens ont appelé prétérition et qui consiste selon Fontanier (1977, p.143) "à feindre de ne pas vouloir dire ce que néanmoins on dit très clairement, et souvent même avec force "
[2] Il ne s'agit pas à proprement parlé d'une règle syntaxique mais d'une opération énonciative stabilisée en langue c.a.d d'une construction dont la récurrence de validation énonciative se stabilise en langue.
[3] Il ne nous semble pas abusif de postuler ici que citer un poète et qui plus est, un poète étranger, constitue une représentation socialement stable du haut dégré d'érudition.
[4] On pourrait dire ici que Jospin se situe par "équivalence" avec son adversaire.
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