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13.09.2005
L'ironie : de la rhétorique à l'énonciation
INTRODUCTION
L'ironie ne relève pas exclusivement du langage. Il y a des situations ironiques, des gestes, des icônes, des propos ironiques ; dénudée des particularismes de ses diverses manifestations, l'ironie n'est pas autre chose qu'un effet. Si nous voulons cerner le concept d'ironie, il nous faut donc commencer par définir ce qu'est un effet. On trouve dans le dictionnaire Petit Robert (1989) deux principaux sens qui nous intéressent. Premièrement, un effet est ce qui est produit par une cause, c'est à dire la conséquence, la suite, le retour d'une action. En effet, si l'effet ironique perçu peut n'avoir pour autre cause qu'un état de fait, ce qu'on appelle communément "l'ironie du sort", il est généralement le résultat d'un acte (motivé ou non) que l'on peut essayer de décrire pour savoir à quoi il tient. Deuxièmement, un effet est une impression produite sur quelqu'un; en l'occurrence, il ne s'agit pas d'une impression purement sensorielle, mais d'une impression de sens.
En nous proposant d'étudier l'ironie verbale, nous avons donc à voir comment se structure un acte de langage ironique qui produit un effet de sens.
Ce travail a pour but de montrer que l'ironie verbale ne peut se saisir que dans et par la parole vivante, en tant qu'événement, qu'elle se situe dans un espace frontalier encore mal défini, où se rejoignent et s'interpénètrent ce qui relève strictement de la langue et ce qui a priori lui est extérieur, soit tous les éléments qui font de la parole un discours. Il s'agira pour nous de porter un éclairage sur cet espace intermédiaire où l'ironie prend place en nous appuyant sur un corpus de billets d'humeur tirés de plusieurs publications. Notre étude portera donc exclusivement sur le langage écrit.
Nous consacrerons nos premiers développements à la présentation des analyses existantes de l'ironie : nous nous interrogerons sur les différentes problématiques formulées par les rhétoriciens qui envisagent l'ironie comme un trope, puis nous exposerons la thèse de Sperber et Wilson qui, par une approche énonciative, prend en contre-pied l'analyse rhétorique. Nous clôturerons alors cette présentation par la formulation d'une problématique qui déterminera nos références théoriques et notre méthode d'analyse du corpus. Nous chercherons alors à reconnaître les spécificités de ce corpus de textes ironiques concernant les marques de personnes. Nous développerons ensuite une réflexion sur ce travail et ouvrirons quelques perspectives d'analyse langagière de l'ironie. Nous évoluerons enfin vers une analyse discursive de notre corpus qui nous conduira à prendre en compte des études non strictement linguistiques dont les préoccupations concernent la constitution du sujet par le langage dans l'interaction sociale.
PRESENTATION DE LA NOTION
D'IRONIE
Tradition rhétorique et linguistique de l'énonciation, deux approches de l'ironie diamétralement opposées.
A. RHETORIQUE DE L'IRONIE
A.1 Rhétorique, figures et ironie.
Avant que la linguistique ou plus précisément les sciences du langage ne se préoccupent de la question de l'ironie, celle-ci était répertoriée comme une des techniques de l'éloquence. Il semble donc intéressant de s'attarder sur l'analyse rhétorique de l'ironie afin de présenter le concept et de mettre en place les problématiques d'alors, à partir desquelles se sont développées celles d'aujourd'hui.
Il nous faut au préalable dire quelques mots sur ce que sont la rhétorique et les figures. Il est important de connaître le champ d'investigation de la rhétorique, d'une part parce qu'elle constitue un des tous premiers métalangages dont la linguistique est héritière et d'autre part, parce qu'elle suscite d'emblée un questionnement sur ce que peut être l'ironie.
"L'art de bien parler", "la science du bien dire", la définition de la rhétorique la plus communément évoquée, est quelque peu suggestive. Comme le remarque Michel Meyer "l'adverbe 'bien' est trop riche de sens pour nous éclairer vraiment. Il renvoie à une multitude de buts". Pour définir la rhétorique, Aristote distinguait trois genres oratoires : le genre épidictique qui a pour objet l'éloge ou le blâme, le genre délibératif qui vise à persuader ou dissuader et le genre judiciaire qui vise à accuser ou à défendre. Mais dès qu'on tente de faire correspondre l'un de ces genres avec un fait de langage, les frontières semblent se dissoudre. C'est ce qui semble se produire pour l'ironie. En effet, ironiser, c'est selon l'idée commune, savoir blâmer, parfois flatter mais ce peut être également savoir persuader ou dissuader, savoir accuser ou défendre autrui ou bien encore blâmer pour dissuader... De façon sous-jacente, cela consiste à se demander si l'on doit concevoir l'ironie comme un ornement stylistique et ainsi chercher à l'intégrer à une théorie des figures de style ou bien si l'on doit l'envisager du point de vue de l'argumentation et donc à partir d'une "théorie des conflits". Nous aurons à revenir sur ces questions au cours de notre étude.
La préoccupation majeure de la rhétorique concerne donc, comme nous venons de le voir, la question du "bien parler". Cette préoccupation en appelle immédiatement une autre, celle du "comment un bon orateur procède-t-il ?" autrement dit "quel est son art, sa science ?". La rhétorique classique distingue cinq parties qui analysent le travail de l'orateur : l'invention ou recherche des idées, des arguments, la disposition ou leur mise en ordre, l'élocution ou la mise en mots (les figures), la mémoire c'est à dire la mémorisation des idées communes (les lieux argumentatifs ou topoï) et enfin l'action soit, la prononciation, les gestes et mimiques qui accompagnent la voix . Il est intéressant de remarquer que dans la tradition rhétorique un fait de langage n'est pas analysé en fonction de ces cinq opérations mais directement catégorisé dans l'une d'entre elle. C'est ainsi que l'ironie a toujours été étudiée dans le cadre de l'élocution, comme une figure de style. Cette tendance s'est d'ailleurs accentuée depuis Fontanier, qui restreint la rhétorique toute entière à l'étude des figures. En tant qu'ornement stylistique, le concept d'ironie s'est donc construit autour de la notion d'écart entre un usage "normal" (propre) et un usage détourné (figuré).
A.2 Ironie, antiphrase et raillerie.
Dans la plupart des traités de rhétorique, l'ironie est représentée par la figure de l'antiphrase autour de laquelle s'est établi un consensus définitoire depuis l'Antiquité, à savoir : dire le contraire de ce que l'on veut faire entendre. Certains auteurs comme Vossius ont ainsi fait entrer l'ironie dans la catégorie très fermée des tropes fondamentaux. L'ironie, aux côtés de la métaphore, la synecdoque et la métonymie, constitue selon lui, un type d'écart particulier entre un sens propre et un sens figuré. En termes de mathématiques ensemblistes, l'ironie procède par disjonction, la métaphore par inclusion partielle, la synecdoque par inclusion et la métonymie par contiguïté. La spécificité de l'ironie est qu'elle pose un écart maximal entre le propre et le figuré. Tandis que les trois autres tropes jouent sur un rapport d'identité, l'ironie table sur la différence. Si untel dit ironiquement que x est un génie pour signifier que c'est un idiot, les deux sens d'abord associés n'ont plus rien en commun. A la base de l'analyse rhétorique, l'ironie consiste donc en une inversion sémantique.
Cependant, l'ironie, avec pour "porte parole" l'antiphrase, n'a pas trouvé une place stable dans la taxinomie des techniques oratoires.
En effet, l'ironie présente une autre propriété, la raillerie, qui ne recoupe pas les critères définitoires de l'antiphrase. Cette propriété est en particulier repérée par les théoriciens qui se demandent comment reconnaître l'ironie. La plupart évoque le ton de la voix à l'inflexion mordante, la prononciation, les gestes et mimiques. Certains comme Vossius, tenant compte de la communication écrite, indiquent que les propos ironiques s'accompagnent souvent de particules comme "certainement", "pour ainsi dire", autant d'indices qui signalent la présence d'une subjectivité persifleuse. Dumarsais précise que "la connaissance du mérite et du démérite personnel de quelqu'un, de la façon de penser de celui qui parle, servent plus à faire connaître l'ironie que les paroles dont on se sert".
Dès 55 avant notre ère, Cicéron distinguait nettement la figure par laquelle on dit le contraire de ce que l'on veut faire entendre de la figure qui consiste, "par une raillerie continue, dissimulée sous un ton sérieux, à parler autrement que l'on pense". C'est d'ailleurs, encore aujourd'hui, cette dernière signification qui l'emporte dans l'emploi courant du mot ironie.
Ainsi, deux traditions rhétoriques s'opposent. Certains, privilégiant l'aspect antiphrastique de l'ironie, la rangent parmi les tropes (figures de mot), tandis que d'autres, préférant privilégier son aspect railleur, la classent comme figure de pensée.
Dans son traité l'institution oratoire Quintilien, pour ne rien omettre, préfère répertorier deux espèces d'ironie :
L'ironie donc, considérée comme figure, ne diffère à peu près en rien, quant au genre, de l'ironie considérée comme trope ; car, en l'une et en l'autre il faut toujours comprendre le contraire de ce qu'on y dit. Mais si on les examine de près, on n'aura pas de peine à voir que ce sont des espèces différentes. Premièrement le trope se laisse pénétrer plus aisément /.../ D'où il suit en second lieu que le trope est aussi plus court. Dans la figure au contraire, on feint tout-à-fait de penser ce qu'on ne pense pas, mais d'une manière qui est plutôt apparente que véritablement accusée.
Ces deux propriétés sont nettement distinguables à travers les deux exemples ci-dessous :
(1) Bon. Les vacances sont terminées. Reprenons les choses sérieuses. Est-ce que M. Mitterrand a parlé de M. Balladur à M. Chirac lors des voeux à l'Elysée ? Est-ce que M. Balladur, en répondant à Mme Ockrent a pensé à M. Chirac ? /.../ Que cette année promet d'être passionnante! (A.Ganassi - La Croix - 06.01.94)
(2) /.../ Faites péter l'Audimat. La messe de minuit à Jérusalem, au cirque, avec le pape, et, à la fin, le pape bouffé par les lions. A vous les parts de marché !" (Delfeil de Ton - Le Nouvel Observateur - 30.12.93)
En (1) l'ironie peut notamment être circonscrite au mot "passionnante" que l'on interprète, en fonction du cotexte, par son contraire ; il s'agit là d'une raillerie par antiphrase. En (2) en revanche, l'ironie ne peut être circonscrite à un mot et l'interprétation de l'énoncé ne passe pas par une inversion de sens. Cependant la perception d'une raillerie nous pousse à chercher un sens différent des propos littéraux.
Il apparaît donc que l'ironie, dans sa forme la plus radicale, procède par contraire; cependant elle peut aussi se présenter en des termes non pas contraires mais différents de la pensée du locuteur.
Cette distinction entre deux ironies correspond à une différence de moyens employés : la première est généralement générée par une contrevérité comme c'est le cas en (1) par rapport au cotexte, cependant que la seconde utilise volontiers l'exagération comme en (2) ou encore l'atténuation. Par conséquent l'antiphrase n'est pas la condition sine qua non de l'ironie; autrement dit, il peut y avoir raillerie sans antiphrase.
Ce fait nous amène à penser que ces deux approches ne sont manifestement pas de même nature. Si nous nous référons aux différentes parties de la rhétorique, il apparaît clairement que la raillerie de l'ironie relève de l'invention et que l'antiphrase constitue une des possibilités de mise en mots, parmi d'autres, de cette intention railleuse du locuteur et relève en conséquence de l'élocution.
Crevier est l'un de ceux qui s'est le plus rapproché de cette constatation. En effet, dans son traité, la rhétorique française, il a le mérite de bien distinguer les deux propriétés de l'ironie en écrivant dans le même article "l'ironie est un trope" et "l'ironie est du côté de l'auteur". Ses propos mettent en lumière la différence de nature entre raillerie et antiphrase contrairement à Quintilien qui limite son explication à une différence de figure (trope / non trope). Cependant Crevier ne parvient pas à articuler significativement les deux approches comme étant constitutives d'un même phénomène ironique.
Il nous semble donc que si les rhétoriciens ont eu tant de difficultés à analyser l'ironie, c'est qu'ils ont assimilé la raillerie à un processus figural. Il n'ont pas abordé l'ironie en tant que phénomène langagier en soit mais en tant que figure à classer ; en somme ils ont développé la représentation préalable qu'ils s'étaient faite de l'ironie en fonction de leur objet d'étude qu'ils ont pour la plupart restreint aux figures.
Lorsque plus haut nous proposions une première approche de l'ironie à partir de la définition de la rhétorique : blâmer, flatter, persuader... nous ne nous préoccupions pas directement des moyens langagiers mis en oeuvre, de l'élocution, mais du sujet parlant, de sa pensée, de ses idées, de ses intentions (de blâmer, flatter, persuader ...) et c'est ce que semble recouvrir la partie de l'invention. Par conséquent la rhétorique nous enseigne elle même que l'ironie ne doit pas être appréhendée uniquement à partir de la notion de figuralité qui n'est que la partie manifeste du concept.
Il ressort de l'analyse rhétorique que l'ironie résulte de la rencontre entre une intention railleuse (partie de l'invention) et une expression linguistique (partie de l'élocution). Les rhétoriciens ayant privilégié ce dernier aspect, leur analyse est restée dans ses grandes lignes lexico-sémantique. En réaction contre ce lourd passé théorique, D.Sperber et D.Wilson ont proposé, en s'appuyant sur la théorie de l'énonciation, "de rendre compte des faits d'ironie sans faire appel à la notion de sens figuré".
B. LES IRONIES COMME FAITS DE MENTIONS.
B.1 La thèse de Sperber et Wilson.
Les auteurs constatent dans un premier temps que la définition de l'ironie comme inversion de sens (antiphrase) ne permet pas de rendre compte d'exemples simples ; c'est ce que nous avons montré un peu plus haut avec l'énoncé (2). Selon eux, les énoncés littéraux sont d'emblée sources de multiples interprétations, par conséquent le concept de sens figuré qui en est dérivé paraît trop couteux si l'on se place du point de vue du travail de désambiguïsation de l'interprétant. Sperber et Wilson ont donc tenté de rendre compte du fait qu'un locuteur peut faire entendre quelque chose à la place du sens littéral de son énoncé, en faisant l'économie de la notion de sens figuré.
Leur hypothèse est que le locuteur a la possibilité de dénoncer son propre énoncé, d'exhiber une opinion pour signifier qu'il n'y souscrit pas. Pour ce faire, le locuteur mentionne son énoncé c'est à dire qu'il attire "l'attention sur l'énoncé lui-même et non sur ce dont l'énoncé traite", ce à quoi il réfère. Le concept de mention apparaît comme l'équivalent de l'emploi autonyme des mots du dictionnaire c'est à dire la propriété d'auto-référence, de réflexivité du langage ; à ceci près qu'avec l'ironie cela reste implicite. C'est par une contrevérité flagrante ou par un manque total de pertinence que le locuteur signale qu'il ne prend pas en charge son énoncé, qu'il exprime quelque chose "à propos de [son] énoncé plutôt qu'au moyen de lui" (Ibid.).
Prenons un exemple tiré d'un billet de Delfeil de Ton (désormais D.D.T) pour illustrer cette nouvelle approche :
(3) Les petit boulots. Bérégovoy, Premier ministre, a suggéré un retour des pompistes dans les stations d'essence et puis ça a été tout. Comme si sa réflexion s'était arrêtée là. C'est pauvre quand on gouverne la France. On se prend la tête dans les mains cinq minutes, on en trouve plein des petits boulots qui pourraient résoudre le chômage : demandeur de pièces d'un franc, ouvreur de portières de voitures, chanteur de rues, musicien du métro, faiseur de la manche /.../
Si nous nous référons à l'analyse rhétorique, nous ne pouvons rendre compte de l'effet d'ironie de l'énoncé en italique. En effet, il semble difficile de formuler un sens figuré inverse des propos littéraux, susceptible de restituer l'ironie perçue. En revanche, l'approche énonciative de Sperber et Wilson est explicative :
Une première lecture naïve donne à penser que D.D.T, par une énumération de petits boulots, critique Bérégovoy parce qu'il n'a pas beaucoup d'idée en matière d'emploi. A ce stade il semble reprendre à son compte la proposition de Bérégovoy en la complétant (mention des propos que Bérégovoy aurait pu tenir s'il s'était pris "la tête dans les mains cinq minutes"). Mais derrière cette critique d'ordre quantitatif, D.D.T dénonce la nature même de l'emploi proposé en énumérant des petits boulots qui n'en sont pas (manque ostentatoire de pertinence) et laisse ainsi entendre que sa suggestion n'est pas susceptible de résoudre les problèmes du chômage. Autrement dit, D.D.T prend à son compte le point de vue de Bérégovoy (mention) comme pour signifier "c'est bien les petits boulots, pour contrer le chômage", formule une première critique (quantitative) de ce point de vue pour dire "mais il en faut plus" et, par un manque flagrant de pertinence, attire l'attention sur son propre discours critique (mention d'une critique possible) pour s'en dissocier et l'exhiber comme étant une critique argumentativement trop faible au profit d'une critique forte d'ordre qualitatif comme pour dire "ce n'est pas avec des petits boulots de misère que l'on va résoudre le problème du chômage".
B.2 Théorie de l'énonciation et polyphonie.
L'approche de Sperber et Wilson s'inscrit dans la perspective des recherches sur l'énonciation qui se définit depuis Emile Benveniste comme l'acte individuel d'actualisation de la langue par opposition à l'énoncé qui résulte de cette utilisation. Autrement dit, la théorie de l'énonciation se propose d'envisager la prise en charge de l'énoncé par un énonciateur. Les rapports entre ces deux instances sont plus complexes qu'il n'y parait, c'est ce que signale très clairement D. Maingueneau :
On a facilement tendance à considérer qu'un énoncé se présente toujours comme une séquence "homogène" c'est à dire supportée par le même énonciateur dans le cadre de la même situation de communication. En réalité, le discours est constamment traversé par le déjà-dit et parfois le à dire ; en ce sens l'énonciateur se trouve rapporter des propos tenus par lui même ou un autre locuteur dans une autre situation d'énonciation. Cette possibilité toujours présente d'une pluralité des "voix" au sein du même énoncé est une des dimensions fondamentales du discours.
Traditionnellement, cette question renvoyait au discours rapporté (direct, indirect et indirect libre). Cependant, comme le soulignent Sperber et Wilson dans leur article, "le discours rapporté n'est qu'un cas particulier de la mention /.../ c'est la reproduction d'un discours antérieurement tenu. Or il est possible de reproduire un discours hypothétique /.../ une pensée /.../ mentionner sans chercher à reproduire". Dans ce cas ils considèrent la mention comme implicite et relèvent que c'est sous cette forme que se manifeste l'ironie. C'est dans ce sens que O.Ducrot précise qu'"il n'y a rien d'ironique à rapporter que quelqu'un a tenu un discours absurde. Pour que naisse l'ironie, /.../ il faut faire "comme si" ce discours était réellement tenu, et tenu dans l'énonciation elle-même.". A partir de ces réflexions, Ducrot élabore une conception polyphonique de l'ironie qui prolonge et clarifie celle des ironies comme mentions. Selon lui, une pluralité de voix est à l'oeuvre dans l'ironie ; il distingue principalement le locuteur, responsable de l'acte de parole, de l'énonciateur qui "parle" dans le sens où l'énonciation exprime son point de vue. En ce sens, "l'énonciateur est au locuteur ce que le personnage est à l'auteur" (Ibid.).
Si nous reprenons l'exemple (3), nous pouvons relever la présence de trois voix : le locuteur-auteur D.D.T présente l'énonciation comme exprimant d'une part le point de vue de P. Bérégovoy (premier énonciateur-personnage) et d'autre part le point de vue d'un second énonciateur-personnage-lambda qui exprime une critique du premier point de vue. La voix de D.D.T n'est pas assimilée aux deux autres mais s'associe à la seconde pour renforcer le commentaire critique du premier point de vue.
Nous pouvons remarquer que la frontière entre l'énonciation citante et les points de vue cités est volontairement gommée ce qui permet au locuteur-auteur de présenter à sa manière (emploi-adhésion), le plus souvent de façon absurde, les points de vue cités afin de s'en dissocier (mention-distanciation). Le point de vue exprimé par les propos initiaux de P. Bérégovoy est interprété et reformulé donc employé par D.D.T. Par conséquent l'écho est indirect, ou si l'on préfère, la mention est implicite. Dans cette optique, Brigitte Basire précise dans un article intitulé "ironies et métalangage" que "ce qui est désigné à la critique, dans l'ironie, c'est non pas une énonciation déjà accomplie /.../ mais la proposition même qui est en train d'être énoncée.". Ainsi, selon elle, l'ironie ne relève pas de la simple mention mais s'apparente à ce que J.Rey-Debove appelle la "connotation autonymique" ou, selon J.Authier, la "modalisation autonymique", c'est à dire des propos qui, en même temps qu'ils sont employés, donnent lieu à une "suspension de prise en charge" et appellent un "commentaire critique". D'ailleurs, l'ironie se présente souvent sous cette forme, comme par exemple ce titre relevé dans l'Express du 20.01.94 :
(4) Trente ans d'"amitié" en quatre actes (à propos des relations entre J.Chirac et E.Balladur).
Les guillemets correspondent à une modalisation qui, en commentaire explicite, pourrait se formuler ainsi : "comme leurs partisans aiment à le dire pour sauver les apparences". Autrement dit, le locuteur utilise le mot "amitié" mais, avec les guillemets, ajoute un commentaire sur cet élément, fait retour sur le référent du mot pour le commenter. En le commentant, le mot est mis en mention. Le même type de développement pourrait être fait concernant le passage suivant en italique extrait du billet signé Procyon du Monde du 08.01.94 :
(5) "Bien sûr il y a les SDF, Sarajevo, le sida, etc. Mais faut-il oublier çA ?". Titre blanc sur fond rouge, la question interpelle le lecteur en une d'un quotidien populaire national. Qu'est-ce que c'est que "ça" ? /.../ Ce "ça" est un chien malheureux.
(5') Un de nos trente millions d'amis victime du "trafic le plus lucratif tout juste après la drogue et la prostitution".
(5'') Voilà le scandale des scandales /.../ Les chiens errants de Sarajevo ne connaissent pas leur bonheur d'échapper à ces criminels là !
Nous n'avons pas souligné les occurrences de "ça" car c'est un déictique ; le locuteur ne l'emploie pas mais le commente pour expliciter l'emploi qui en est fait dans le discours précédemment rapporté. Le plus remarquable dans cet exemple, c'est qu'on passe du discours direct (5) à un discours implicitement évoqué (5'') avec pour intermédiaire, une modalisation autonymique (5') qui est une forme de citation marquée (par les guillemets) mais qui nécessité un travail interprétatif. Il est intéressant d'observer que, plus le discours de l'autre est implicitement présent, (plus l'effort interprétatif est important) et plus l'effet ironique est fort.
Dans sa thèse consacrée à l'ironie, Laurent Perrin propose un exemple de mention explicite ironique (au discours indirect) qui pourrait venir contredire l'idée selon laquelle seules les mentions implicites peuvent être ironiques :
(6) D'entrée de jeu le guide déclare à l'aimable assemblée que notre ville [Genève] n'est que la troisième de Suisse par la taille, après Zurich et Bâle. Un Américain rappelle à ses enfants que c'est faux, la plus grande c'est Berne, puisque c'est la capitale. (La Suisse, 02.01.89)
Laurent Perrin souligne en italique l'énoncé ironique. Selon nous l'ironie commence à partir du verbe introducteur "rappelle" qui présuppose (implicitement) que le locuteur adhère au point de vue de l'énonciateur Américain. Cela nous montre que le point de vue mentionné peut se présenter sous la forme explicite du discours rapporté si le locuteur signale implicitement qu'il est d'accord avec ce point de vue. En utilisant le verbe "rappeler", le journaliste de La Suisse nous dit quelque chose qui ressemble à "comme nous le savons" c'est à dire qu'il simule l'ignorance. Si le locuteur avait utilisé le verbe "prétendre" qui présuppose qu'une assertion est fausse, il se serait simplement ouvertement moqué en rapportant des propos erronés, sans feindre de les approuver. En somme, quand le locuteur adhère explicitement à un point de vue, la mention de ce point de vue est implicitement suggérée. Au contraire, lorsque la mention est explicite, le locuteur signale de façon implicite son adhésion au point de vue explicitement mentionné ; comme pour l'exemple (6)
Pour nous résumer, trois équations qui concernent l'insertion du discours de l'autre dans une énonciation ironique sont donc envisageables :
(I) Locuteur / Enonciateur
ironie (a) = emploi explicite + mention implicite
ironie (b) = emploi explicite + mention marquée
ironie (c) = emploi implicite + mention explicite
Alors qu'avec l'ironie de type (c) les propos sont directement rapportés car ils sont d'emblée absurdes, l'ironie de type (a) passe par une reformulation du point de vue implicitement cité pour le rendre absurde.
B.3 Intérêts et insuffisances de l'approche énonciative de l'ironie.
Les perspectives énonciatives et polyphoniques introduisent dans le champ d'étude linguistique le sujet parlant ce qui semble particulièrement opportun concernant l'analyse de l'ironie dont la propriété railleuse ne semble pas pouvoir émaner du seul énoncé envisagé comme une séquence syntaxico-sémantique. En effet la raillerie de l'ironie tient au fait qu'elle vise une cible. Dans la conception des ironies comme mentions, ce fait s'explique aisément : le locuteur ironiste prend pour cible le point de vue d'une personne auquel il fait écho. Ducrot note d'ailleurs que cela permet de différencier l'ironie de l'humour. En effet, l'humour serait une sorte d'ironie qui ne prendrait personne pour cible. Dans le même ordre d'idée, Sperber et Wilson remarquent eux-même que leur conception rend compte des similitudes entre ironie et parodie car cette dernière n'est pas autre chose qu'une reformulation critique du discours d'autrui.
Cela nous montre que la conception polyphonique de l'ironie, (dans le prolongement de la thèse de Sperber et Wilson) met en lumière non seulement une caractéristique fondamentale de son fonctionnement mais encore ouvre la voie sur ce qui fait sa spécificité. Cependant cette conception ne résout pas tous les problèmes que pose l'ironie.
(1°) Tout d'abord, rien ne nous autorise à affirmer que la simultanéité de l'emploi et de la mention (quelque soit le type d'intégration du discours de l'autre) engendre exclusivement un effet ironique. Notamment, avec les trois exemples suivants, respectivement de type a, b, et c :
(7) "...s'ils savent qu'il faudra aller au débat /.../ ils affectent de s'en désintéresser : le parti qu'ils veulent, ils le font ensemble. (Libération, 11.12.89).
(8) On dénombre officiellement /.../ 3 millions et demi d'"ouvriers" de moins de quatorze ans. (L'Humanité, 04.04.81)
(9) Dans l'électorat de droite le plus fortuné, le défenseur de l'autre Europe vide [Ph. de Villiers], a puisé, comme il le dit lui même "par simple succion", le capital acquis /.../ par J.M.Le Pen. (Le Point, 18.06.94).
Dans l'exemple (7), nous avons affaire à du discours indirect libre. Le journaliste insère dans son argumentation (emploi) les propos des militants (mention). Dans l'exemple (8) les guillemets indiquent que le locuteur, tout en se servant du mot, a conscience de son inadéquation (suspension de prise en charge). Dans l'exemple (9), le journaliste adhère implicitement (sorte d'emploi) au point de vue qu'il rapporte au discours direct (mention). C'est un cas de raisonnement par autorité (Ducrot 1984) : puisque de Villiers l'a dit, a fortiori le journaliste peut le dire, c'est le sens nous semble-t-il de l'assertion "comme il le dit lui même".
(2°) Par ailleurs, même si l'ironie semble toujours prendre un autre pour cible, nous ne pouvons pas affirmer que l'ironie met systématiquement en cause le dire d'un autre. Par exemple, pour reprendre notre référence (4) : Trente ans d'"amitié" en quatre actes, rien ne nous assure, contrairement à l'interprétation que nous avons proposée, que le mot amitié provienne d'un dire autre.
(3°) Enfin, pour déterminer la spécificité des énoncés à effet ironique, il nous faut également savoir comment des informations implicites dans l'énoncé mais également des informations extra-linguistiques suggèrent que le locuteur se désolidarise d'un point de vue dans son propre dire. C'est en tous cas ce que proposent Sperber et Wilson lorsqu'ils écrivent : "les termes choisis, /.../ le contexte immédiat, tous ces aspects suggèrent quelle est l'attitude du locuteur vis-à-vis de la proposition qu'il mentionne. En particulier, le locuteur peut faire écho à un énoncé de façon à suggérer qu'il le trouve dépourvu de justesse ou d'à-propos.". A la suite de leurs travaux nous aurons donc à préciser ce que signifie "manque de pertinence" et "manque de vérité".
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Au point où nous en sommes, si nous tentons d'esquisser le type d'apports des deux approches dont il a été question, nous pouvons faire les constatations suivantes :
Pour rendre compte de l'ironie, la rhétorique met l'accent sur la fonction de représentation du langage (représentation de la pensée et du monde, soit le triptyque Signifiant / Signifié / Référent) puisqu'elle analyse l'ironie comme un transfert conceptuel (un signifié pour un autre).
En revanche, le courant énonciativo-pragmatique qui analyse les rapports entre énoncé et énonciateurs, met l'accent sur la fonction interactionnelle du langage (entre sujets parlants) puisqu'il rend compte du caractère polémique de l'ironie par la présence dans l'énoncé des propos ou points de vue d'autrui commentés par le locuteur.
Ces deux propriétés de l'ironie que C.Kerbrat-Orecchioni présente comme d'une part la composante linguistique et d'autre part la composante illocutoire, seront à la base de notre étude. Cependant, plutôt que d'envisager d'un côté la signification linguistique et de l'autre la valeur pragmatique de la langue en acte, notre problématique consistera à articuler ces deux propriétés, postulant que l'effet de sens ironique n'est pas surajouté à la langue, mais s'inscrit en langue.
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